Aux Portes des Enfers — D’Alain Nadaud

 Aux Portes des Enfers — D’Alain Nadaud
 Voyage dans les palais vides de Dis et son royaume d’apparences 

 Il se pourrait bien que le roman historique soit le dernier noyau de résistance à la crise que traverse actuellement le livre. Si tous les titres du genre ne sont pas systématiquement des succès, aucun n’est vraiment un échec. Le public boude volontiers aujourd’hui la fiction psychologique, la romance intimiste et le roman à message, mais il reste solidement fidèle à ces épopées littéro-cinématographiques, costumes, décors, chevauchées et dépaysement assurés. Ultime rempart contre l’inflation d’informations contemporaines, recours idéal contre l’angoisse des temps modernes, le roman historique a en outre l’avantage de ne pas relever de cette culture, dite élitiste, qui condamne malheureusement dans certains milieux les œuvres de Dumas et de Stendhal, de Walter Scott et de Zola. On préfère effectuer un retour en arrière avec Maurice Denuzière qu’avec Balzac, comme si l’auteur vivant avait, sur l’écrivain classique, le monopole de la clarté et le bénéficie de la séduction. Bizarre… L’on constate que, du Moyen Age au dix-neuvième siècle, en passant par l’Empire et la Restauration, le roman historique déchaîne la passion des lecteurs. D’ailleurs, pour mieux respecter le sens de l’expression, ne conviendrait-il pas d’ajouter à ses livres-fleuve qui drainent souvent plus de sentiment que de style, les plongées historiques de ces écrivains pour qui l’écriture est un brillant exercice? Bertrand Poirot Delpech dans la Légende du Siècle, Jean d’Ormesson dans Dieu, sa vie, son ordre, Jean-Pierre Faye dans Les grandes journées du père Duchesne, Alain Blottière dans Saad, Alain Gerber dans Une Sorte de bleu, Eric Orsenna dans Une Comédie française, aiment trop la caverne du passé pour ne pas rejoindre l’ardeur et la nostalgie du Georges Walter de Captain Smith ou du Pierre Moustiers du Cœur du voyage…

Car si le roman historique est la panacée des sybarites et des insouciants, c’est aussi le prétexte, pour nombre de nos écrivains, à juger le monde contemporain à la lumière des événements qui l’ont précédé. Bref, c’est dans cette surprenante, merveilleuse et chatoyante auberge espagnole que nous convie  Alain Nadaud dans son livre intitulé Aux Portes des Enfers. C’est un livre original dans sa conception. Ce n’est pas un roman, ce n’est pas un recueil de  nouvelles, mais une enquête géographique, littéraire et historique tirée de ses recherches rassemblées ça et là dans ses différentes études de livres sacrés et des écrits préhistoriques. Poussé autant par la diversité des témoignages que par leur teneur contradictoire, et fidèle en cela à la conviction de son auteur, cet ouvrage tente de se persuader que ce dont il rend compte a des fondements réels, que ces Enfers — ou au moins leur entrées, ou ce qu’il en reste pour peu qu’elles n’aient pas toutes été obstruées — existent pour de bon. Une sorte de quête à la fois obstinée et désespérée. D’autant plus obstinée que son objet se dérobe à mesure. Et d’autant plus désespérée que jusqu’à plus ample informé, ces lieux ont de fortes chances d’être hypothétiques. D’un côté, parce que les auteurs qui, comme Homère, ont été parmi les premiers à en en évoquer l’existence se sont contredits sur leur emplacement, alors que d’autres, comme Platon, n’en ont détaillé la topographie que pour mieux laisser entendre au dernier moment qu’il ne s’agissait que d’allégories; de l’autre, parce que ceux qui se sont livrés aux descriptions les plus saisissantes ont parfois été tentés d’en rabattre ou de se déjuger… ce voyage «à travers les palais vides de Dis et son royaumes d’apparences» pour reprendre les mots si évocateurs de Virgile, qui eux-mêmes sonnent l’absence et le creux, ne serait-il ni plus ni moins qu’un séjour au pays de la fiction? S’il en était autrement, inutile de dire que ça se saurait! Les agences de voyages en auraient fait depuis longtemps l’une de leurs destinations privilégiées. On imagine sans mal les autocars stationnés sur le parking et les boutiques de souvenirs à proximité de l’entrée! Visite guidée des lieux, avec frisson garanti. Surtout — car cela est sans prix! — si le retour est assuré. Il y aurait là, mis à disposition des foules, tout ce dont elles raffolent : circuler, comme dans le train fantôme d’une fête foraine, à travers des lieux pleins de mystères, et qui font peur; contempler, ainsi qu’au théâtre ou au cinéma, les terribles souffrances infligées à autrui, et frissonner par avance à la perspective de celles qu’on endurera, écrivait Alain Nadaud dans l’introduction de son livre Aux Portes des Enfers.

 

L’itinéraire du désir

 

A ce sujet, Alain Nadaud a raison de plaider la cause des enfers qui, selon l’opinion traditionnelle et commune, ne vaudrait pas le paradis et surtout le jardin suspendu dont la description des plaisirs et des désirs est à l’origine de la légende de la Divine Comédie. Dante a refusé la solution facile de l’anthropomorphisme dans le paradis. Il a voulu décrire l’ineffable et, à ce titre, on lui doit un des plus beaux poèmes mystiques de la culture européenne. Dante serait un cas unique, ne fut-ce que parce qu’il a fait une synthèse sans pareille entre la poésie et la philosophie, entre le savoir rationnel et la mystique, qui, la plupart du temps, ne font pas bon ménage. Il y eut certes de grands poètes, tel Hölderlin, hantés par la philosophie, mais celle-ci s’efface heureusement dans leurs œuvres. Au contraire, la Divine Comédie est une encyclopédie philosophique et aussi scientifique, comme en témoigne la cosmologie du Paradis, et cela n’altère aucunement son génie poétique. Ce grand livre de l’universel, cette recherche forcenée de la globalité dont Claudel a dit qu’elle reflétait le point de vue de Dieu, coïncide avec une subjectivité radicale. Le «je» est toujours présent dans l’odyssée de la Divine Comédie. Celle-ci est une épreuve, une initiation d’abord pour l’auteur. L’expérience de l’universel passe par celle de l’égo. Dante nous fait suivre l’itinéraire du désir, d’objet en objet, du plus terrestre jusqu’au divin. C’est pourquoi la Divine Comédie va du réalisme le plus implacable à la description du divin. A ce sujet, Jacqueline Risset et Jacques Madaule (Dante écrivain ou l’Intelleto d’Amour de Jacqueline Risset — aux éditions Le seuil, Dante de Jacques Madaule — éditions Complexe) ont raison de plaider la cause du Paradis qui, selon l’opinion traditionnelle et commune, ne vaudrait pas le Purgatoire et surtout l’Enfer dont la description des tourments est à l’origine de la légende de la Divine Comédie. C’est tout de même l’écrivain, chez ce personnage prodigieux, qui étonne le plus.

 

Le salut par l’écriture

 

Alain Nadaud y consacre un livre qui fera date. Alain Nadaud accumule toutes les formes littéraires contemporaines, il s’entraîne à tous les exercices pour les remodeler dans un mouvement d’interprétation incessant. La perception du monde est à reconsidérer, tout comme les courants de la pensée avec ses apories et portes dérobées. Une clé d’or : la littérature, zone libre où tout est à réinventer parce qu’il n’y a plus rien à perdre. Les «fins de siècle» ont lu tous les livres et ne croient plus en définitive qu’au salut par l’écriture. Tout dire. Après le romantisme qui a perverti le cœur et l’âme, après le naturalisme qui a dénaturé la vie au nom d’une «vérité» bien suspecte — «La nature a fait son temps», proclame Remy de Gourmont (Histoires magiques et autres récits aux éditions Bourgois 10/18) — que reste-il ? Eh bien l’intellect, le cerveau, des lieux de possession inaliénables, royaumes où l’écrivain Alain Nadaud n’a de comptes à rendre à personne. On ne perd plus son temps à se chercher des légitimités politiques ou des parrainages de circonstance. Il s’agit avant tout de créer, d’élaborer, avec superbe et arrogance, une esthétique purement artificielle en fuyant comme la peste les mots de la tribu. Le symbole devient alors un signe non frelaté, l’idée essentielle. Dans ce rêve du rien, que l’on comble avec du trop plein, c’est le style qui place l’élite sur orbite. Le symboliste, qui n’a pas le sentiment d’appartenir à une école  mais à une confrérie mystique, fera donc de son art un absolu. Dandy du désespoir, il est animé d’une véritable fringale lexicale, d’une débauche du vocable. Il veut en outre sentir croquer sous sa dent le piment du pêché, se repaît des délices de la ressouvenance, souffle voluptueusement sur le brasier de l’imaginaire, et fréquente volontiers des cabinets imprégnés d’encens où les égéries de Félicien Rops et Gustave Moreau révèlent leurs bijoux indiscrets dans d’étranges sabbats. Aphorismes définitifs, métaphores inouïes, lyrisme ébouriffant, clins d’œil d’esthètes, mises en abîmes donnent le tournis. L’extase à chaque ligne et la multiplication des perspectives. Toujours dissocier, pénétrer chaque chose d’une subjectivité sans compromis, aller jusqu’au bout de l’excès et du simulacre, telles sont les règles que s’impose le «dilettante», mot terriblement en vogue depuis bien des années.

 

De la dépravation

 

Pour cela, on ramasse tout ce qui se présente. La mystique catholique ? Du pain bénit, encore qu’il ne faudrait pas aller voir de trop près du côté des autres religions. Les émois sensuels ? De quoi se damner : les femmes ont toute apparence de succubes. Les livres ? A condition de tourner le dos à tous les ouvrages consacrés. En 1908, Rémy de Gourmont confiait à Blaise Cendrars : «Victor Hugo prétendait ne lire que les livres que personne ne lit. J’ai une tendance à la même dépravation». C’est ce qui donne aux décadents cette saveur incomparable. Au x Portes des Enfers est un royaume. A nous d’y aller voir. Du plaisir littéraire comme il en est de rares. Humour garanti. Les dieux s’étant une fois pour toutes retirés dans leurs chambrettes face à la montée croissante, vers la fin du XIXe siècle, d’un tout puissant matérialisme dont on allait bientôt enregistrer les débordements avec l’invention du cachet d’aspirine, de la jarretelle mécanique et, à moindre degré, du chemin de fer. L’Homme moderne devenu ainsi soudainement orphelin, se vit contraint dans un ultime élan de piété d’inventer la Culture qui, très vite, devait remplacer tout à fait avantageusement les déités bégueules qui se voilaient la face dans leur septième ciel. La Culture donc — avec s’il vous plaît un grand C — trempée un peu à toutes les sauces, devint en même temps qu’une mystique de la dernière heure, cette panacée qu’on se plaît à gober tout rond sans demander son reste. Quand il n’en a pas, un peuple s’invente son histoire. Faute de s’appuyer sur un passé mémorisé par des traces, des monuments, une tradition, il fait basculer le moindre incident, le plus petit fait divers, dans cette zone où les mots les prennent en charge, le pare de toutes les séductions du mythe. La guerre de Troie n’était qu’une querelle de marchands qui se disputaient le marché du Moyen-Orient, les croisades ne furent qu’un moyen d’éloigner les féodaux agités et cupides qui s’enrichissaient sur le dos des infidèles, laissant en paix un roi de France qui tentait de structurer une nation sous sa seule autorité. Mais avec le temps, et parce que l’Histoire a besoin de s’alimenter sans cesse, ces razzias sont devenues des faits d’armes. De même que la nature, l’Histoire a horreur du vide. Elle remplit le temps de cette matière vulgaire qu’est le quotidien, pour faire une histoire légendée. Longtemps la peinture fut le plus efficace véhicule de ce transfert idéologique et poétique. De même que l’alchimie voulait faire de l’or avec du plomb, l’Histoire voulait faire de la légende avec du mythe. La conception de l’histoire a changé au nom de la vérité. La perception du passé aussi. Sous un prétexte scientifique, ou nous gave de renseignements. Un souci de vérité s’est substitué au charme parfois naïf des divagations qu’on souffrait à base d’une mise en scène, vraie dans le détail, mais fausse dans le résultat. De pure fiction.

 

Le rivage des mythes

 

Les mythes sont perçus dans l’inconscient collectif comme des trésors. Et c’est vrai, la mémoire mythologique est à la fois la tour de Babel, la bibliothèque borgésienne et le grand murmure des histoires que se sont racontées les hommes pour ordonner le monde. Proverbes, épopées, cosmogonies, contes, légendes, fables, chants d’amour et de guerre, paroles oraculaires. Le mythe flotte partout et est insaisissable. Comme l’écrit l’helléniste Marcel Détienne : «Poison soluble dans les eaux de la mythologie, le mythe est une forme introuvable». Il circule, se transforme et habite l’imaginaire. La mythologie est toujours la fabuleuse caverne d’Ali Baba de nos origines, le réservoir secret de nos histoires fondamentales, le grand rébus de nos songes. Il y a plusieurs façons d’aborder les rivages des mythes. Ou bien se laisser raconter des histoires pour y croire, ou bien chausser des lunettes de bénédictions et se laisser envoûter par les mirages de la science et du savoir. Certains rêvent les mythes; d’autres les stockent. La collecte acharnée des mythes à travers le temps et l’espace a été une activité qui a mobilisé en France quelques-uns des meilleurs esprits. Mythologues, ethnologues, historiens des sociétés anciennes, spécialistes du religieux se sont attelés à la rédaction de centaines de livres des mémoires divines et  humaines. Le merveilleux écrivain et romancier Alain Nadaud s’est senti la vocation d’un chercheur et, avec la volonté d’un fin limier, est allé au fond des fouilles archéologiques, déterrer, un à un, les secrets des énigmes millénaires pour construire, pierre à pierre, ce nouveau temple du savoir qui est aujourd’hui son enquête géographique, littéraire et historique aux portes des enfers. Chemin faisant, Alain Nadaud poursuit ses tribulations. Et chaque année qui passe s’augmente d’une œuvre nouvelle, comme si cet irréductible globetrotter, depuis plus de vingt ans qu’il parcours les chemins des fouilles archéologiques, sanctuaires, stèles, dazibaos ou parchemins, plantait des livres alimentaires (intellectuellement parlant) pour signaler les méandres de ses vagabondages littéraires. Historien, archéologue, traducteur, journaliste, écrivain, humaniste en tout état de cause, c’est en symbiose avec le continent illimité de la préhistoire et de l’Antiquité que l’auteur des Années mortes (Grasset) et Aux Portes des Enfers (Actes Sud/Aventure) trouve de nouveaux sujets de recherche, et ne finit pas d’en découvrir les mystères et de nous les restituer sous des formes diverses.

FATHI CHARGUI
Aux Portes des Enfers d’Alain Nadaud – Actes Sud/Aventures

 

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Publié dans : Non classé |le 7 octobre, 2012 |Pas de Commentaires »

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